"Le modèle de plate-forme ressemble au travail du XIXe siècle", selon la sociologue Sarah Abdelnour

, par Michel DECAYEUX

LE 23/11/2018 Usine nouvelle

La maître de conférences en sociologie à l’université Paris-Dauphine met en garde contre les plates-formes comme Uber, qui contournent le salariat et les protections sociales. L’Usine Nouvelle - En quoi les travailleurs indépendants des plates-formes comme Uber et Deliveroo sont-ils des prolétaires ?

Sarah Abdelnour - Pour Marx, la définition du prolétariat est associée à celle du salariat. Il valorise plutôt le travail indépendant car l’entièreté du processus de production est maîtrisée par l’ouvrier. Cent cinquante ans plus tard, le salariat est devenu le socle de la protection sociale. Il crée une barrière protectrice face au travail et à la marchandisation. Une partie du libéralisme cherche à la contourner. Pour ces libéraux, le salariat et l’État providence sont des erreurs historiques. Leur préférence va à un modèle plus ancien où la force de travail est vendue au quotidien. Le modèle de plate-forme, qui paraît novateur parce qu’on lui applique le vernis de l’entrepreneuriat, ressemble au travail prolétaire du XIXe siècle. Quand le chauffeur VTC embraye le matin, cela ressemble un peu à ça.

L’ironie de l’Histoire, c’est que cette forme de prolétariat, nous la devons en partie à la Silicon Valley, qui au départ se réclamait de la contre-culture des années 1970… Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

C’est la capacité du capitalisme à incorporer les critiques dont il fait l’objet. La démonstration a été faite en 1999 par Luc Boltanski et Ève Chiapello dans leur ouvrage, " Le nouvel esprit du capitalisme ". En 1968, on dénonçait la standardisation mise en place par le capitalisme, on souhaitait revenir à une expression individuelle. Cela a donné le coaching individualisé. Le côté innovant, subversif de la contre-culture californienne devient Uber. L’entreprise se présente d’ailleurs comme un acteur qui dépoussière le vieux monde. Uber dit aux chauffeurs qu’ils sont libres de travailler quand ils veulent, comme ils veulent. En réalité, pour rembourser la voiture et gagner un peu d’argent, ils travaillent quatorze heures par jour. Les plates-formes parviennent à transformer la nécessité de travailler en désir autonome. Cela fonctionne en partie car les travailleurs des plates-formes, qui n’ont pas tous pu atteindre un niveau d’études très élevé, se retrouveraient en position de subordonnés au sein du salariat. Pendant un temps, ne pas avoir de patron, ne pas respecter d’horaires… donne une bouffée d’air. Jusqu’au moment où vous tombez malade, avez un enfant, achetez un appartement. Alors, la position instable ne tient plus. Souvent le statut d’auto-entrepreneur est interprété comme un désir d’autonomie, notamment de la part des jeunes générations… Le terme d’auto-entrepreneur suggère l’idée d’une personne qui a une motivation, qui désire entreprendre. Mais la réalité est différente. L’auto-entrepreneuriat est souvent du salariat déguisé. La plupart des auto-entrepreneurs que j’ai rencontrés recherchaient un emploi, mais l’employeur leur a demandé de choisir ce statut.

Pourquoi les travailleurs des plates-formes ne remettent-ils pas en cause ce statut ?

La mobilisation ne me semble pas négligeable pour des plates-formes qui sont implantées en France depuis seulement cinq ans. Quand Uber a changé ses conditions en France, il y avait des dizaines de chauffeurs devant les locaux de l’entreprise le jour même. Peu de professions réagissent aussi vite. Les livreurs à vélo aussi se mobilisent. Les syndicats de travailleurs s’y intéressent de près. Ils se demandent comment atteindre ces nouveaux travailleurs indépendants, qui ne sont pas leur cible habituelle. Les chauffeurs VTC se sont rapprochés de Force ouvrière, la CFDT est présente lors de manifestations. Et si les mobilisations sont moins massives, c’est que ce type de travail est organisé de manière individuelle. Les jours où certains font grève, les tarifs augmentent parce que les chauffeurs sont moins nombreux, et il y a un gros intérêt pour ceux qui ne manifestent pas…

Que savons-nous des travailleurs des plates-formes comme Mechanical Turk d’Amazon, qui réalisent de petites tâches pour enrichir les capacités cognitives d’une intelligence artificielle ?

Leur utilisation varie beaucoup d’un pays à l’autre. En France, la plate-forme Foule Factory, étudiée par mes collègues Pauline Barraud de Lagerie et Luc Sigalo Santos, est utilisée comme source de revenu complémentaire, mais minuscule. Le nombre de personnes y faisant plus de trois missions par mois est ridicule. Dans les pays où les rémunérations sont faibles, comme en Inde et dans beaucoup de pays africains, il s’agit d’activités principales. Mark Graham, un enseignant de l’Oxford Internet Institute qui a étudié l’utilisation de ces plates-formes en Afrique, montre que les gens peuvent travailler dix-huit heures par jour et être soumis à la marchandisation de leur travail pour des revenus très faibles et incertains. Pour les employeurs, c’est une façon économique de délocaliser des micro-tâches.

Pourquoi vous semble-t-il important de continuer de parler de prolétariat ?

Il faut continuer à parler de prolétariat pour rendre visibles des inégalités qui sont toujours présentes, mais masquées par un nouveau vocabulaire managérial . Des mots et expressions comme "collaboration ", "on est une équipe ", "on travaille ensemble dans le même objectif "occultent les relations hiérarchiques, d’inégalité, de domination. Pourtant, ces relations verticales existent encore, voire plus qu’autrefois. Continuer à utiliser le mot "prolétariat "permet de mettre un terme à un mythe qui fait croire que ces conflits sont dépassés, que nous sommes dans une société fluide où chacun peut faire ce qu’il veut et dans laquelle nous travaillons tous pour des objectifs communs. Ce vocabulaire a besoin d’être revivifié parce que le travail est toujours au cœur de notre société, toujours au cœur de ¬relations inégalitaires entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui n’ont pas de patrimoine.

Le travail indépendant va-t-il continuer de s’étendre ?

L’économie des plates-formes ressemble un peu au début de l’industrialisation, où beaucoup de travail à domicile était attribué par des intermédiaires. Ce travail à façon a continué longtemps, mais il a été réglementé et interdit dans certains cas. Il y aura certainement un cycle de régulation. La question est de savoir quand.

Faut-il craindre de voir disparaître le salariat ?

On est passé de l’esclavage au servage, du servage au salariat. On peut imaginer un jour une société en dehors du salariat. Ce qui est problématique aujourd’hui, c’est que le salariat est contourné uniquement pour éviter les protections sociales qui ont été créées autour de ce modèle de travail. On ne le contourne pas pour offrir de nouvelles libertés au travailleur. Il y a un danger à sortir du salariat pour aller vers un modèle ultralibéral où chacun se vend, sans protection sociale.