Pierre Gattaz : « On peut créer 2 millions d’emplois en France »

, par Michel DECAYEUX

29.08.2016 Les échos

Le président du MEDEF , dont l’université d’été début ce mardi, demande des « engagements forts » aux candidats à la présidentielle. Il salue le pacte de responsabilité, mais juge que la loi sur la pénibilité restera le « point noir » du quinquennat.

A droite, les candidats mettent sur la table des mesures économiques et sociales radicales. Etes-vous séduit ? Ils convergent vers un certain pragmatisme et font tomber une série de tabous, comme avec la suppression de l’ISF pour laquelle j’étais un peu seul à me battre il y a quatre ans. Baisse massive des charges, restauration des marges des entreprises, réduction des dépenses publiques, déverrouillage du marché du travail : ces postulats de départ sont assumés par tous et ça me rassure. Mais après, la question fondamentale, c’est la mise en œuvre. Il faut donner du sens et des perspectives aux réformes pour entraîner le pays tout entier, en ayant une vision à 10 ans. Si au lieu de subir les mutations, on les anticipe, alors la France dispose d’énormément d’atouts. Prenez l’exemple de la loi El Khomri : la réforme allait dans le bon sens au départ, mais elle n’a pas été bien expliquée et les Français en ont retenu, à tort, que les licenciements allaient se multiplier. Et tout est parti de travers... Le pacte de responsabilité, le début de l’inversion de la hiérarchie des normes avec le primat donné à la négociation d’entreprise, la volonté de simplification... tout cela est allé dans le bon sens. Malheureusement, le gouvernement n’a pas été au bout de ses intentions et ces réformes ont été rattrapées par la patrouille politique ! Elles ont surtout été « polluées » par des décisions absurdes, comme sur la pénibilité. Il y a eu trop de zig et de zag, c’est dommage. Il faut désormais aller de l’avant. Et beaucoup plus loin et plus vite !

La courbe du chômage est-elle durablement inversée ? Ce qui est sûr, c’est que les baisses de charges du pacte de responsabilité commencent à payer. Les marges des entreprises sont repassées de 28 % en moyenne en 2013 à près de 32 % aujourd’hui, contre 39 % en Europe. Il n’y a pas de miracle : une entreprise a besoin de marges pour investir, embaucher, exporter et prendre des risques On a toujours dit que le pacte de responsabilité mettrait du temps à porter ses fruits. En 2015, 150.000 emplois ont été créés, même si cela ne suffit pas pour résorber le chômage. En Allemagne, l’inversion de la courbe du chômage est intervenue trois ans après les mesures Schröder-Hartz. Ce qui est très important, c’est d’aller au bout du pacte. Et c’est pour cela que nous avons été très déçus par la non-suppression de la C3S.

Les entreprises ont-elles tenu leurs engagements ? Vous aviez évoqué la création de 1 million d’emplois... Ceux qui disent que je me suis engagé sur ce chiffre sont des menteurs ! C’était un objectif collectif que l’on pouvait viser en mettant en œuvre les réformes adéquates. Et c’est d’ailleurs toujours le cas. J’irais même plus loin : pour passer de 10 % à 6 % de chômeurs, ce sont 2 millions d’emplois qu’il faut créer. C’est possible, en alignant le niveau des charges de nos entreprises sur celui de l’Allemagne, en déverrouillant le marché du travail, en passant à une fiscalité lisible et motivante, etc. Et en arrêtant des mesures antiéconomiques comme sur la pénibilité. Cela restera comme le point noir de ce mandat, les « 35 heures de François Hollande » ! La loi a été un peu simplifiée, heureusement, mais on nous a imposé des facteurs de pénibilité que l’on ne sait toujours pas mesurer.

Des candidats à droite promettent d’abroger cette loi... J’espère bien ! La réforme du prélèvement à la source devrait être votée, et les candidats à la primaire de droite, cette fois, ne parlent guère d’une abrogation... Je le regrette. Si on met en place une telle réforme à la hussarde, on court à la catastrophe. La philosophie est bonne, mais il faut davantage de préparation avec les acteurs, des expérimentations. Arrêtons de prétendre que le prélèvement à la source sera aisé à mettre en place. La fiscalité française est incroyablement compliquée, truffée de niches et de dérogations... Les entrepreneurs vont être les victimes de cette complexité. Je propose un plan B au gouvernement : qu’il impose les particuliers sur la base des revenus de l’année en cours, mais grâce au prélèvement mensuel actuel, sans que cela passe par l’entreprise.

Le gouvernement est censé reprendre des contacts à la rentrée avec les partenaires sociaux sur la convention Unedic. Etes-vous prêt à rediscuter ou vous en remettez-vous définitivement à l’Etat ? Je n’ai pas eu de nouvelles de Myriam El Khomri. Nous sommes prêts à nous remettre autour de la table, mais avec deux lignes rouges : il est hors de question d’augmenter les charges, y compris sur les CDD, et nous refusons toute complexité supplémentaire.

Il risque de ne plus y avoir de négociation interprofessionnelle d’ici à la fin de votre mandat au Medef... Je ne vais pas m’en plaindre ! Les négociations interprofessionnelles, il y en aura de toute façon de moins en moins à l’avenir, parce que le cœur de la négociation se situera au niveau de l’entreprise. C’est le sens de l’inversion progressive de la hiérarchie des normes. Il restera des réunions interprofessionnelles basées sur des problématiques précises - assurance-chômage, formation, retraites complémentaires - et des conventions de branche pour fixer quelques règles intangibles, mais, pour le reste, il faudra privilégier des discussions directes dans les entreprises.