L’industrie mondiale met le cap sur le digital

, par Michel DECAYEUX

le 02/05/2016 les échos

A la Foire de Hanovre, les géants de l’industrie ont vanté les gains de productivité offerts par le numérique. Un nouveau marché qui va voir s’affronter acteurs traditionnels et poids lourds de la high-tech. A la Foire de Hanovre, la digitalisation est le sujet du jour. Sur son stand, le français Atos a placé l’énorme turbine d’un Airbus A340. L’appareil émet 8.000 données par secondes à 12.000 mètres d’altitude. Des capteurs vont les analyser en permanence pour détecter par exemple l’usure de pièces. C’est l’illustration, selon Atos, des possibilités offertes par la numérisation de l’industrie, en matière de maintenance prédictive. Même discours chez Bosch. « Nous avons mis en réseau 5.000 machines réparties sur onze de nos usines, a expliqué cette semaine Volkmar Denner, le président du directoire. Avec l’aide de capteurs et de processeurs, le système reconnaît plus tôt les écarts dans le rendement des machines. Cela a permis d’améliorer la productivité de près de 25 % en un an. » Bosch, Atos, Siemens, Schneider… Tous les poids lourds de l’industrie ont multiplié les présentations sur les gains de productivité permis par le numérique. La présence dimanche du patron de Microsoft, Satya Nadella, a d’ailleurs souligné à quel point la digitalisation des usines intéressait les géants de la high-tech. « La ¬convergence des technologies de l’information et de la production est inévitable », a martelé le dirigeant indien.

GE a, lui aussi, décidé de faire de l’Internet industriel sa nouvelle priorité. Le conglomérat a l’ambition de devenir l’un des dix premiers acteurs du logiciel d’ici à 2020. En janvier, il a même décidé de quitter le Connecticut, où son siège était basé, pour Boston, afin d’être mieux à même d’y recruter des ingénieurs logiciels. Même démarche pour Siemens, qui s’est doté d’une division « usine numérique » et revendique désormais autant d’experts logiciels que Microsoft. Ou pour Bosch, qui emploie plus de 15.000 développeurs dans le logiciel.

Nouveaux standards

Pourquoi une telle mobilisation des géants de l’industrie ? Parce la digitalisation de l’industrie va générer des milliards de dollars d’investissements. Mais aussi parce que la mise en réseau des machines et des systèmes d’une usine passe par l’avènement de standards de communication qui vont modifier la position concurrentielle des GE, Siemens, ABB et autres Schneider. Pour exploiter les données issues des machines, des plates-formes d’intermédiation vont sans doute s’imposer, sur lesquelles d’autres entreprises pourront proposer des applications dédiées, à la manière de ce que fait Apple avec ses « apps » pour l’iPad ou l’iPhone. Seul problème, dans le monde du numérique, « the winer takes it all ». Pour les Allemands, la grande peur est de voir Google rééditer son succès dans les smartphones dans la robotique, avec un système d’exploitation et une plate-forme dédiés. Verra-t-on émerger un « Google des usines » ? « Il reste beaucoup de choses à inventer, nuance Pascal Daloz, directeur général adjoint de Dassault Systèmes. Regardez, Uber et Airbnb se sont développés en dépit de Google ! »

« Ne pas se faire doubler » Cette mobilisation des grands industriels autour du numérique se double de plans nationaux (voir infographie ci-dessus). En Allemagne, l’objectif est de réussir la fusion des technologies de l’information et de la production, afin de fabriquer des biens personnalisés au coût de la production de masse. Le pays bénéficie d’un atout maître pour atteindre cet objectif : le ¬consensus. « Nous sommes le premier pays à avoir élaboré une vision cohérente et exhaustive sur l’avenir de l’Allemagne comme site de production, une vision portée par tous, que ce soit l’industrie, le monde politique, les syndicats ou la science », expliquait, début 2014, Henning Kagermann, l’un des trois pères d’Industrie 4.0 et l’un des fondateurs de SAP.

Le pays réagit comme dans les années 1980. A l’époque, les robots des géants japonais de l’électronique avaient pris de l’avance sur les machines-outils allemandes. D’où une mobilisation générale pour regagner le terrain perdu. Rebelote aujourd’hui. « Le déclenchement d’Industrie 4.0 est très lié au lancement, en 2005, de programme de recherche sur les systèmes cyberphysiques aux Etats-Unis. Là, les Allemands se sont dits : “Attention, il ne faut pas qu’on se fasse doubler” », explique Jean-Daniel Weisz, associé-fondateur au cabinet Kohler C&C. Tous les grands pays, de la Chine à la Corée, ont des vastes projets en la matière. Bruxelles en dénombre plus de 30 en Europe. Mais les approches sont différentes. Basé sur les technologies de production, le plan allemand s’apparente à celui de la Corée, qui dispose de l’industrie la plus robotisée au monde, alors que la France et la Chine cherchent avant tout à moderniser l’appareil productif et à monter en gamme. La première cherche à contrer son déclin industriel et la seconde l’inflation de ses coûts salariaux.