Loi Travail : la tentation du coup de force

, par Michel DECAYEUX

L’exécutif va-t-il brandir le 49-3 pour venir à bout de la guérilla parlementaire sur la loi El Khomri ? Il hésite à braquer son camp avant la présidentielle.

4 au 6 mai AFP/les échos/ le Parisien

Passera ou passera pas à coup de 49-3 ? Le spectre de cet article castrateur de la Constitution plane sur la loi Travail, dont les députés ont entamé l’examen mardi. Le gouvernement, Myriam El Khomri en tête, a beau répéter qu’il fera tout pour convaincre les députés de gauche de voter ce texte qui les ulcère, la menace plane, comme l’avoue dans nos colonnes l’ancien bras droit de la ministre du Travail. « Elle n’est pas écartée », reconnaît-on au sommet de l’Etat, où le sujet divise faucons et colombes. Ainsi le socialiste Julien Dray plaide-t-il pour la manière forte en cas de « paralysie ». « On est à un an de la présidentielle, on a une série d’informations plutôt positives sur l’économie. Si la gauche se fracasse à nouveau sur le 49-3, c’est embêtant ! » rétorque, inquiet, un partisan de la négociation avec les frondeurs.

Entre l’Elysée et Matignon, les intérêts sont divergents. François Hollande, dont la candidature ne fait plus guère de doute, n’a pas intérêt à braquer son camp au moment où il tente de le ressouder. Ne déclarait-il pas mardi qu’« il n’y a jamais rien qui remplacera le vote, la démocratie et le suffrage universel » ?

Plus grave, dégainer cette arme fatale serait vécu comme un bras d’honneur par les syndicats, au risque de relancer une mobilisation sociale qui semble s’essouffler. Dès lors, le président pourrait être tenté de lâcher du lest, comme le laissait entendre El Khomri mardi dans notre journal. « Le volet sur les licenciements économiques, tout le monde s’en fout ! Le vrai truc, c’est l’inversion de la hiérarchie des normes », souffle un haut responsable PS.

« Valls ne veut pas être taxé de réformiste mou »

Reste à savoir si Manuel Valls, qui a déjà dû en rabattre en rabotant une première fois cette loi, acceptera de reculer encore. « Valls a un côté transgressif, il ne veut pas être taxé de réformiste mou ! », relève un hollandais. Surtout au moment où Emmanuel Macron lui dispute la palme de la provocation. N’est-ce pas Matignon qui avait rajouté la menace d’un recours au 49-3 dans une interview d’El Khomri mi-février ? Le Premier ministre n’est-il pas déjà passé en force sur la loi Macron ? Pour la loi Travail, rien n’est tranché. Calculette en main, le gouvernement en est encore à pointer le nombre de voix et à chercher comment réduire l’Everest des 5 000 amendements déposés. La ministre du Travail, elle, se plie en quatre. Elle a reçu les amis de Martine Aubry, les frondeurs. « On ne pourra pas me faire le reproche de ne pas avoir tendu la main », confie-t-elle. « Elle n’a pas brandi de menace », concède le chef des frondeurs, Christian Paul, qui l’a rencontrée lundi. Pas dupe, El Khomri sait bien pourtant que son sort ne se joue pas Rue de Grenelle, mais bien plus haut. Comme le dit son entourage : « Elle a en tête les grandes manœuvres. »

Le 49.3 "n’est pas un choix que nous privilégions", assure Manuel Valls

Le recours à l’article 49-3 de la Constitution "n’est pas un choix que nous privilégions" pour le projet de loi El Khomri sur la réforme du code du travail, a déclaré Manuel Valls en écartant aussi tout abandon du texte. "Ce n’est pas un choix que nous privilégions. Chaque chose en son temps", a dit le Premier ministre à des journalistes lors de son voyage de retour vers Paris, dans la nuit de lundi à mardi, à l’issue d’un périple dans le Pacifique.

Il a assuré également que le texte irait "au bout du processus".

Loi travail : Manuel Valls n’exclut plus de recourir au 49-3

S’agit-il d’un changement de stratégie ? Interrogé dans l’émission « Bibliothèque Médicis » diffusée dans la soirée de vendredi 6 mai sur Public Sénat, Manuel Valls n’exclut plus d’utiliser l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour faire adopter au Parlement le projet de loi contesté sur le travail. « Il ne faut jamais renoncer à un moyen constitutionnel », a déclaré le premier ministre, qui s’y était jusqu’alors refusé, assurant notamment mardi devant le groupe socialiste : « Ce n’est pas un choix que nous privilégions. »

La ministre du travail affirmait, elle aussi, mardi qu’elle « refus[ait] de faire planer la menace » du recours à l’article 49-3 pour imposer son projet de loi.