L’Allemagne met l’UE en état de choc

, par Michel DECAYEUX

Die tageszeitung 24 ;08 ;15

Le sommet européen des 12 et 13 juillet est de ceux-là. Lors d’une séance nocturne pesante, fiévreuse, la chancelière Angela Merkel et le ministre des Finances Wolfgang Sch1iuble’ont imposé leur loi non seulement à la Grèce, mais aussi à toute l’Europe. En menaçant d’exclure "temporairement" la Grèce de l’euro, ils ont imposé les plus dures conditions qui aient jamais existé dans cette crise pourtant riche en pressions et en diktats. ^ La Grèce qui a osé dire ochi [non] par référendum est devenu une colonie docile de la .Troïka, et toute l’Europe semble paralysée. L’Europe est en état de choc, la zone euro tétanisée.

La Commission et Jean-Claude Juncker, son président, en témoignent de manière flagrante. Alors qu’il prônait au départ un plan de redressement de l’DE socialement acceptable, Juncker n’ose même plus aujourd’hui présenter une analyse des conséquences du nouveau plan de rigueur imposé à la Grèce. L’homme qui voulait diriger une "Commission politique" et entendait jouer en juin les intermédiaires mendie aujourd’hui l’approbation de Berlin. Sous la direction plombante de Sch1iuble, l’Euro groupe n’est plus qu’un club de boutiquiers qui veillent soigneusement à ce que les règles allemandes de "stabilité" soient respectées. Les considérations économiques y jouent un rôle aussi peu important que les usages démocratiques. il est de bon ton de passer outre aux résultats des élections et autres consultations populaires et de prendre les décisions sur la base de nonpapers - documents secrets, non accessibles au débat public. Sch1iuble a maîtrisé cet art avec une glaciale perfection lors du sommet de juillet en abattant son projet de time out Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que beaucoup de gens estiment que cette Europe n’est plus la leur. Non seulement les Européens du Sud ont perdu la foi en la démocratie, comme l’a constaté l’Institut de l’économie allemande (DIW, pourtant proche du patronat), mais ’ en Allemagne aussi, l’insatisfaction grandit Pour la première fois dans l’histoire de l’DE, Merkel et Sch1iuble ont froidement menacé un Etat membre d’exclusion.

Et pour la première fois, ils ont ouvertement fait fi de la France, qui souhaitait garder la Grèce dans l’euro et refusait de débattre d’un Grexit. Le véritable objectif de Schäuble était de discipliner la France

La Commission n’a elle aussi qu’à bien se tenir. Schäuble ne se contentera pas de mettre Juncker au pas et de rejeter toute "ingérence" dans les affaires des créditeurs. Il souhaite de surcroît limiter les compétences de la Commission en matière de contrôle des traités européens et de droit de la concurrence, en créant par exemple un office des cartels indépendant. Il entend manifestement profiter de l’occasion pour briser le pouvoir de Bruxelles.

De ce point de vue, l’offensive allemande en Grèce ne serait alors qu’un prélude à une bataille d’une autre ampleur. Si Berlin réussissait à repousser Paris à la marge et à affaiblir Bruxelles, ce serait la victoire de l’’’Europe allemande". Plus personne ne pourrait alors s’opposer aux desiderata de l’Allemagne,.

Bruxelles comme Berlin se retrouvent depuis le sommet de juillet dans un état post¬traumatique qui paralyse toute pensée. Une situation dangereuse car elle donne à Schauble et aux apologistes de l’Europe allemande un pouvoir qui ne leur revient pas.