Les Robots nous piquent nos boulots<Font>

, par Michel DECAYEUX

Le magazine le parisien n° 21852

Les robots sont parmi nous ! Dans les grandes surfaces, où des caisses automatiques détectent et pèsent vos articles. Dans la finance, où des robots traders passent plus de la moitié des ordres boursiers. Dans les usines, où plus d’un million de robots peignent, soudent et vissent

La plupart sont, pour nous, invisibles. « Lorsqu’on parle de robots, on pense d’abord aux humanoïdes, pointe Bruno Bonnell, patron de Robopolis, une société de robotique personnelle. Mais ce sont aussi des objets connectés, des capteurs, des logiciels. » Toutes sortes de machines capables de réaliser des tâches de manière autonome. Aujourd’hui, ces automates exécutent des travaux simples. Demain, ils seront serveur, réceptionniste ou aide-soignant

Des usines aux bureaux

Les robots sont-ils les fossoyeurs de nos emplois ? C’est ce qu’affirme une étude choc du cabinet de conseil stratégique Roland Berger. En France, 42 % des métiers seraient menacés par la robotisation et 3 millions de postes devraient disparaître d’ici à 2025 (lire interview page 54). Un constat partagé par l’influent laboratoire d’idées européen Bruegel, qui estime que la moitié de nos emplois n’existeront plus dans vingt ans. Offrant un aperçu de ce qui nous attend, l’entreprise Foxconn, principal sous-traitant d’Apple en Chine, a embauché cet été 10 000 robots dans ses usines et devrait en ajouter 30 000 par an. Et le géant de la vente en ligne Amazon s’est équipé de 15 000 automates pour assurer les commandes de Noël. Apparus dans l’industrie automobile en 1961, aux Etats-Unis, les robots « s’attaquent désormais au secteur de l’économie sociale et aux activités de services », explique Eric Ballot, économiste à l’école des Mines ParisTech. Et améliorent chaque année leurs compétences. Bientôt, ils seront capables de remplacer des juristes, des comptables, des professeurs… Autant d’emplois occupés par la classe moyenne aujourd’hui.

Le tableau n’est pas si noir, plaide la Fédération internationale de la robotique. D’une part, ces automates soulagent les humains des tâches les plus dangereuses, d’autre part, ils créent des emplois. « Il y a et il y aura encore pendant des décennies besoin d’êtres humains pour superviser leur travail », souligne la fédération. Un optimisme partagé par Bruno Bonnell, à la tête de Robolution Capital, un fonds de 80 millions d’euros lancé par le gouvernement pour soutenir la filière robotique. « De nouveaux métiers vont être inventés. A l’époque des fiacres, on n’imaginait pas qu’il existerait un jour des concepteurs de moteurs ou de pneus. » Le cabinet Roland Berger évalue à 500 000 le nombre d’emplois ainsi créés dans les dix prochaines années. Essentiellement dans le domaine de l’environnement, des relations clients et des nouvelles technologies. Pas assez toutefois pour compenser les 3 millions de suppressions de postes

Une occasion de sortir de la crise Faut-il pour autant fermer nos portes aux robots ? Non, répondent les économistes. « C’est le prix à payer pour assurer notre compétitivité », analyse Eric Ballot. Plus fiables, plus précis, moins chers et jamais fatigués, les robots permettent de réaliser d’importants gains de productivité et d’améliorer la qualité des produits. Redonnant une chance à l’industrie française face à l’Inde ou à la Chine. Mais avec 34 500 robots en service, contre 62 000 en Italie et 150 000 en Allemagne, la France est à la traîne et devra vite se convertir. « Notre retard est paradoxalement une opportunité, assure Eric Ballot. Nous n’aurons pas besoin de renouveler les stocks de machines anciennes et nous pourrons directement investir dans la nouvelle génération de robots, beaucoup plus performante. » A condition de trouver le moyen de financer cette mutation dans un contexte de crise. C’est aussi l’occasion pour la France de développer une filière robotique de pointe. Avec des fleurons comme la société Aldebaran Robotics, installée en banlieue parisienne, qui s’est imposée comme un leader mondial des robots de service (lire encadré page 52). « Et pourquoi pas faire de notre pays la Californie de l’Europe ? » avance Bruno Bonnell. Si certains experts prédisent, à terme, la fin du travail et l’avènement d’une société de loisirs, il faut, pour l’heure, accompagner d’urgence cette révolution industrielle et éviter la flambée du chômage. En encourageant le développement de nouvelles activités (énergie renouvelable, économies numérique, sociale et solidaire…) qui fourniront les emplois de demain. « Il faut favoriser l’entrepreneuriat et l’innovation, l’émergence des start-up, pointent les économistes américains Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee dans leur livre Race Against the Machine (« Course contre la machine »). Il est nécessaire d’investir dans la formation initiale et continue, de revoir le système éducatif basé sur des cours magistraux et d’y intégrer les nouvelles technologies. » Pour que l’homme ne cherche pas à rivaliser avec les robots en leur disputant les mêmes emplois, mais puisse collaborer avec eux.

Lancée dans les années 2000, la vague de robotisation pourrait détruire 3 millions d’emplois en France d’ici dix ans …. Mais aussi créer de nouveaux métiers. Faut il avoir peur de ces machines ?