Prix des carburants : ça baisse, mais pas assez...

, par Michel DECAYEUX

26 Déc. 2014 Le Parisien

La dégringolade vertigineuse des prix du pétrole brut n’en finit pas. Depuis la mi-juin, le baril de la mer du Nord a perdu 50 % de sa valeur, passant de 112 à 60 $ (moins de 50 €) ! Dans le même temps, les prix à la pompe en France ont, eux, accusé une chute de. 17 %. De 1,35 centime d’euro par litre (cts/l) à la mi-juin, le gazole s’affichait à 1,11 ct/l en moyenne cette semaine. 50 % d’un côté, contre « seulement » 17 % de l’autre. Les automobilistes seraient-ils victimes d’un énorme scandale ?

La réponse est non. En tout cas, pas sous cette forme. Les prix des carburants vendus dans les stations-service ne dépendent en effet que pour un tiers de ceux du pétrole. Les taxes ainsi que les taux de change entre le dollar et l’euro influent eux aussi lourdement sur les prix finaux du gazole ou du sans-plomb (SP). Les évolutions à la hausse ou à la baisse ne s’effectuent donc ni à la même vitesse ni à la même ampleur. En apparence, l’automobiliste peut donc rouler tranquille. En apparence seulement. En effet, les experts de l’association de défense des consommateurs CLCV ont levé un loup en épluchant les chiffres de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF). Ses agents relèvent régulièrement les prix pratiqués par un panel de stations-service(grande distribution et enseignes pétrolières comme Total ou Esso). Qu’ont-ils trouvé ? Les distributeurs profiteraient de la conjoncture actuelle toute particulière pour gonfler leurs marges en toute discrétion.

Hausse des taxes le 1er janvier Certes, ce n’est pas la première fois que ce reproche leur est adressé. Sauf qu’avec cette chute quasi historique des prix du pétrole le phénomène prend une ampleur inégalée.

La méthode est relativement simple. Il suffit de retarder légèrement la répercussion de la baisse des cours sur l’ensemble de la chaîne de transformation du pétrole brut au carburant, et le tour est joué ! « Quand le prix du brut chute, comme c’est le cas actuellement, explique-t-on à la CLCV, les distributeurs augmentent leurs marges brutes de distribution, c’est-à-dire la différence entre le prix du carburant à la sortie de la raffinerie et son prix de vente affiché à la station-service. »

Sur le seul mois de décembre, cette marge a augmenté — comme par miracle — de 3 centimes par rapport à son niveau moyen tout au long de l’année. Trois centimes, cela n’a l’air de rien. Cependant, au regard des volumes vendus à la pompe, cela peut vite représenter des millions d’euros. « C’est absolument anormal, s’insurge la CLCV. Il faut protéger l’automobiliste de ces pratiques. »

D’autant que de nouvelles augmentations de taxes sont attendues dès le 1er janvier. En une nuit, le litre de gazole bondira de 5 centimes, ce qui représente 3 € de plus pour un plein. Le SP95 ne sera pas épargné, puisqu’il prendra lui aussi 2 centimes supplémentaires.

Même à 20 dollars le baril, l’OPEP n’empêchera pas la dégringolade Même si le prix du baril a baissé de 50 % depuis le mois de juin et avoisine actuellement les 60 dollars, le cartel des pays pétroliers tient bon. Quoi qu’il arrive, le brut coulera à flots, prévient le ministre du Pétrole saoudien. Voici de quoi donner des sueurs froides au secteur mondial de l’énergie : quoi qu’il arrive, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) continuera à pomper autant de brut, et laissera donc la chute des cours se poursuivre.

"Avec une franchise inhabituelle", le ministre du Pétrole saoudien, Ali Al-Naimi, leader de fait de l’OPEP, affiche aujourd’hui sa volonté de défendre ses parts de marché "à tout prix", constate le Financial Times. "Quel que soit le prix, il n’est pas dans l’intérêt des membres de l’OPEP de réduire leur production (…). Qu’il descende à 20, 40, 50 ou 60 dollars, peu importe", déclare ainsi le ministre, dans un entretien publié par la revue spécialisée Middle East Economic Survey.

Période effrayante Si le royaume réduisait sa production pour soutenir les cours, comme il l’a toujours fait par le passé, "les prix remonteraient et les Russes, les Brésiliens et les producteurs américains de pétrole de schiste récupéreraient ma part", ajoute-t-il. "Nous entrons dans une période effrayante pour le marché pétrolier", commente un analyste interrogé par le quotidien britannique. "Pendant plusieurs années, nous allons être confrontés à une forte volatilité des prix. Pratiquement tout va en être affecté."

Les Américains ont les reins solides Selon The Wall Street Journal, le revirement de Riyad s’inscrit plus largement "dans une évolution de ses relations avec Washington". Traditionnellement, l’Arabie Saoudite assurait l’approvisionnement des marchés en pétrole, et les Etats-Unis garantissaient en échange la sécurité de ses frontières. Mais deux facteurs sont venus perturber cette belle entente : le boom du gaz de schiste aux Etats-Unis et l’évolution de la politique étrangère américaine au Moyen-Orient – tout particulièrement envers l’Iran.

L’Arabie Saoudite, qui pense avoir les reins assez solides pour supporter des prix bas pendant deux ans, espère faire sortir du marché ses concurrents les moins rentables. Toutefois, prévient le quotidien américain, Ali Al-Naimi n’a peut-être pas pris toute la mesure des changements provoqués par le gaz de schiste. "Nombre d’exploitants américains peuvent gagner de l’argent ou être à l’équilibre avec un prix du baril inférieur à 40 dollars", assure The Wall Street Journal. Et à 20 dollars ?