Les inégalités de revenus augmentent

, par Michel DECAYEUX

16.06.2014 Magasine Le Parisien Le capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, économiste américain

« Au début du XXe siècle, l’Europe était plus inégalitaire que les Etats-Unis : plus de 45% du revenu total allaient aux 10% les plus riches, contre 40% en Amérique. Puis, pendant les guerres mondiales, les inégalités de revenus sur le Vieux Continent se sont affaissées : le patrimoine des rentiers a été détruit, et leurs rentes avec. Les inégalités sont remontées dans les années 1980, surtout aux Etats-Unis, avec la présidence de Ronald Reagan. Il a beaucoup réduit la progressivité de l’impôt sur le revenu, en baissant la tranche supérieure (passée de 70% en 1980 à 28% en 1986). Cela a encouragé l’explosion des salaires d’une nouvelle classe, les « supermanagers » : les dirigeants les mieux payés, aux rémunérations souvent sans rapport avec leur performance. Ce phénomène s’est aussi produit en Europe, à une échelle bien moindre. Deux autres éléments expliquent l’écart entre les continents : le système éducatif, plus inégalitaire outre-Atlantique, ’et le salaire minimum, très faible là-bas (7,25 dollars de l’heure) et qui a très peu augmenté depuis les années 1960, contrairement à celui de la France. »

Le patrimoine des plus riches s’accroît

« Le graphique ci-dessus montre que, en matière d’inégalités, il n’y a pas de fatalité. En 1910, en Europe, 10% de la population possède 90% du patrimoine (ou capital). D’un côté, il y a cette minorité de propriétaires, de l’autre, le reste de population, qui n’a que son travail : c’est une vraie société de classes. En France, la nature de ce patrimoine a changé par rapport à l’Ancien Régime : il n’est plus constitué de terres agricoles, mais d’actifs immobiliers, financiers et industriels. Pour autant, malgré la Révolution, le niveau d’inégalités n’a pas diminué. Il faut attendre la première puis la deuxième guerre mondiale pour voir, partout en Europe, une forte réduction de la concentration du patrimoine, liée aux destructions physiques et à l’inflation (quand les prix montent, la valeur de l’épargne diminue mécaniquement.. Cette grande baisse, au long du XXe siècle, correspond au développement d’une classe moyenne qui possède aujourd’hui entre 100000 et 300000 euros environ de capital). Mais cette tendance est fragile : dans les dernières décennies, cette classe moyenne patrimoniale s’effrite, comme le montre l’augmentation de la part du patrimoine réservé aux 10% les plus riches, en particulier aux Etats-Unis depuis les années 1970.

Le rendement du capital est supérieur à la croissance

Pourquoi les inégalités de patrimoine - et des revenus qui y sont liés - augmentent-elles ?

Car le rendement du capital est supérieur à la croissance économique : entre 1987 et 2013, le patrimoine mondial global a augmenté de 4 % par an, pour 3,3% de croissance. Ainsi, ceux qui possèdent un capital n’ont qu’à épargner une partie des revenus générés pour que celui-ci s’accroisse plus vite que l’économie dans son ensemble. Mieux : la dérégulation financière a accentué la possibilité pour les plus aisés d’avoir accès à des placements plus rémunérateurs que la moyenne. Entre 1987 et 2013, le patrimoine des plus riches a ainsi augmenté de 6,8% par an, trois fois plus vite que le patrimoine moyen par adulte (+ 2,1 % - croissance inférieure à celle du patrimoine global, qui prend en compte la croissance démographique. Jusqu’où l’écart va-t-il se creuser ? »

« Après avoir chuté à la suite des deux guerres mondiales, le patrimoine mondial, qui représentait de deux à trois années de revenu planétaire en 1950, s’est reconstitué, jusqu’à atteindre de quatre à cinq années -" de revenu aujourd’hui. En m’appuyant notamment sur les hypothèses démographiques de l’ONU, je prévois que ce ratio va encore augmenter jusqu’à représenter presque sept années de revenu mondial à horizon 2100, soit à peu près comme en Europe au début du xx• siècle. Si tout le monde possédait une petite partie de ce gros patrimoine, ce ne serait pas un problème. Mais il est réparti de façon toujours plus inégalitaire, ce qui renforce le poids de l’héritage. )}

La solution : Augmenter l’impôt sur le revenu des plus aisés

Je suggère d’abord de taxer plus fortement, à hauteur de 80% par exemple, les revenus annuels supérieurs à 500000 ou un million de dollars (370000 ou 740000 euros). Cela a longtemps été pratiqué aux Etats-Unis : de 1930 à 1980, la tranche la plus haute de l’impôt sur le revenu était taxée de 82% en moyenne. Quand ce niveau a baissé sous Ronald Reagan, les inégalités ont augmenté, mais l’économie n’est pas devenue plus performante. Cette réforme serait toutefois plutôt destinée à l’Amérique qu’à l’Europe, moins concernée par l’explosion des rémunérations des super managers (la taxe à 75% au-delà d’un million d’euros de François Hollande aurait été plus utile aux Etats-Unis). Deuxième piste, à l’échelle française : transformer la taxe foncière et l’impôt sur la fortune en un seul impôt progressif sur le patrimoine net de dettes (sans changer les recettes pour l’Etat) : cela réduirait l’imposition de ceux qui ont un crédit à rembourser et la transférerait sur ceux qui ont des réserves financières.

J’évoque aussi l’idée, compliquée à mettre en œuvre, d’un impôt mondial sur les très hauts patrimoines. Enfin, en France, pour faire accepter les taxes, il faut moderniser notre Etat social : par exemple, prélever l’impôt sur le revenu à la source et unifier les régimes publics et privés de retraite. »