Facs : la sélection existe... façon "roulette russe"

, par Michel DECAYEUX

le 18-05-2014 Nouvel observateur

Les études de sa fille ? Contrairement à bien des parents, Nathalie, cadre dans le marketing, ne se faisait pas trop de cheveux pour Manon, lycéenne en terminale scientifique à Paris. Elle avait même l’esprit plutôt tranquille : "On n’arrête pas de parler de la crise des vocations en sciences et Manon veut faire une licence de physique ou de chimie à la fac. Elle a plutôt un bon niveau, j’imaginais qu’on lui ouvrirait la porte à double battant..."

Seulement voilà, en pianotant sur le portail APB - pour Admission Post-Bac - qui centralise désormais les voeux d’inscription dans le supérieur des 700.000 lycéens en classe de terminale, Nathalie est tombée de haut. "Quand j’ai coché les universités parisiennes Pierre- et-Marie- Curie-Paris-6 et Diderot-Paris-7, un message s’est affiché : ’Attention, licence à capacité limitée.’ Je me suis renseignée, Manon n’est pas du tout sûre d’avoir une place !"

En effet, depuis 2009 et la mise en place du portail APB, la donne a changé. Avant, les classes prépa et autres filières sélectives (BTS, DUT...) affichaient dès le printemps les noms des candidats qu’elles retenaient. Les recalés se tournaient alors vers la fac avec une quasi-assurance d’être pris. Aujourd’hui, s’ils ne sont pas retenus dans les filières sélectives, ils ne sont plus certains de trouver une place dans la fac de leur choix.

Embouteillages

Ils sont en effet servis après les jeunes qui ont placé l’université en tête de leurs voeux. Et ce, même s’ils veulent faire une licence, cursus pour lequel, en principe, l’université est tenue d’accueillir tous les bacheliers, sans sélection. Seulement voilà, en région parisienne, même dans les licences non sélectives, il y a de plus en plus d’embouteillages.

Cela commence à se savoir pour des facs comme Assas-Paris-2 ou Paris-1 dont les cursus en droit et en éco sont très convoités. Mais même en sciences, où, pourtant, les étudiants se font rares, certaines universités sont prises d’assaut. C’est ce que l’on pourrait appeler l’effet classement de Shanghai : les lycéens sont devenus soucieux de décrocher leur diplôme dans une fac "cotée".

"Nous recevons chaque année plus de candidatures", constate Fabrice Chemla, vice-président de Paris-6 chargé des formations. Et la fac a beau pousser les murs - "En sept ans, nous avons doublé l’effectif d’étudiants en première année" -, cela ne suffit pas à satisfaire à la demande. Du coup, certains parents, comme Yves, dont le fils est, lui, en terminale ES, ne cachent pas leur colère : "En fait, si Gabin n’est pas pris en classe prépa, il n’a aucune chance d’aller en licence de droit à Assas ou même à Nanterre."

"Personne n’était au courant"

Mais le hic, c’est surtout que la plupart des familles l’ignorent. Et elles ne sont pas les seules. Pressée de bien faire, Nathalie avait traîné sa fille dès le mois de décembre chez la conseillère d’orientation : "Mais elle ne nous a pas prévenues, et quand j’ai appelé le CIO (centre d’information et d’orientation), personne n’était au courant !"

Certes, au pire, Manon ou Gabin en seront quittes pour une à deux heures de transport chaque jour vers une fac de banlieue moins courue, car toutes ne font pas le plein, alors que la plupart sont excellentes. Mais le système confine quelque peu à l’absurde car, la sélection étant interdite à l’entrée en licence, les dossiers sont départagés "de façon aléatoire", dit la chancellerie des universités au rectorat de Paris. Tirés au sort "sans tenir compte des résultats scolaires". Et donc des chances de réussite des bacheliers. Bizarre, vous avez dit bizarre ?