Hollande démine la bombe des travailleurs détachés

, par Michel DECAYEUX

Le Parisien le 22.11.2013

Selon une directive européenne, un employeur d’un pays membre de l’UE peut envoyer ses salariés chez un autre. Favorisant une concurrence déloyale Après le mythe du plombier polonais u référendum européen de 2005, voici la peur du routier roumain de 2013. Huit ans après le refus de la directive Bolkestein symbole d’une Europe ultralibérale, l’inquiétude sur la concurrence des travailleurs « low-cost venus de l’Est réapparaît. Au point que François Hollande est contraint de monter au créneau pour désamorcer une petite bombe qui pourrait .exploser lors des européennes de mai prochain. Au dernier Conseil des ministres, le président a ainsi demandé au gouvernement un « plan de lutte » contre les « abus » auxquels peut donner lieu la directive européenne sur les travailleurs détachés

Méconnu, ce texte permet à un employeur d’un pays membre de• l’Union d’envoyer des salariés travailler de manière « provisoire » dans un autre pays « . Certaines entreprises le détournent ; dénonce le député PS Gilles Savary dans un rapport qui sera discuté à l’Assemblée le 2 décembre. Des filières de travailleurs low-cost se développent qui proposent une main-d’œuvre 30 à 40 % moins chère. Ce phénomène peut déstabiliser notre marché du travail puisque ces gens ne payent pas de charges sociales. » Une prime au dumping dont les conséquences politiques inquiètent, sur fond de montée des populismes. « Cette directive, c’est le gérlie• militaire du Front national », s’alarme un ministre, déplorant que Bruxelles fasse ainsi le lit des extrémistes. « Ça peut nous péter à la figure », renchérit le député Christophe Caresche, spécialiste des questions européennes :

En projet une liste noire des entreprises douteuses « La population peut avoir le sentiment que les emplois sont captés par des salariés étrangers moins coûteux, alerte : une récente résolution du Sénat. Il en résulte des réactions de xénophobie et de racisme. » Certains regrettent un certain retard à l’allumage. « Le gouvernement a mis le frein sur le dossier pour ne pas gêner la négociation européen ne globale », regrette ainsi Caresche. Lors du séminaire gouvernemental d’août dernier, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg avaient pourtant mis en garde, enjoignant de mener « la baston » au niveau européen. . Devant le risque de défaite électorale, François Hollande change donc de braquet. A Bruxelles, la, France tente de prendre la tête d’une coalition pour renégocier l’application de cette directive en la durcissant. Problème : la France bute sur le refus du Royaume-Uni et des pays d’Europe de l’Est. (notamment la Pologne). Après l’annonce hier d’un salaire minimum en Allemagne, Angela Merkel n’a pas fermé la porte à un nouveau geste contre le dumping social. « Des Roumains payés 2 € de l’heure, ça pénalise aussi les chômeurs allemands », glisse-t-on dans l’entourage du ministre des Affaires européennes, Thierry Repentin. Un compromis pourrait être trouvé le’ 9 décembre lors d’une réunion des ministres européens du Travail. Par ailleurs, en France, les socialistes préparent une proposition de loi qui comprend entre autres « la création d’une liste noire » des entreprises douteuses ou « le déploiement de brigades de travail illégal à partir du 1er janvier2014 » . « Nous voulons aller le plus vite possible », presse Savary. Le compte à rebours des élections européennes est enclenché.

« Ils sont payés trois fois moins cher » Difficile de lutter contre les concurrents qui recourent aux services des salariés détachés. C’est l’amer constat d’André Sylvestre, patron d’une petite entreprise d’électricité et président de la chambre des métiers de l’Aude. « Cette main-d’œuvre venue des pays de l’Est .leur revient trois fois moins cher parce que les entreprises ne respectent pas la législation, assure-t-il. Les ouvriers sont déclarés 35 heures, en réalité, ils• en effectuent 50 à 70 par semaine, et travaillent également les week-ends. L’inspection du travail n’est pas en mesure d’effectuer des contrôles ; mais nous les professionnels du bâtiment, nous le constatons régulièrement

Cette concurrence fait des ravages

Dans la seule région Languedoc-Roussillon, pas moins de 15 000 salariés venus principalement des pays de l’Est sont recensés : « Et le phénomène ne cesse de gagner de l’ampleur, affirme André Sylvestre. Je n’ai absolument rien contre les Roumains ou les Polonais. Bien au contraire, à mes yeux, ils sont victimes de la situation. Je suis révolté par la façon dont ils sont traités par leurs employeurs. J’ai déjà vu des conditions de logement indignes : récemment encore dans les environs de Montpellier ils étaient hébergés dans les vestiaires d’un stade. C’est inimaginable ! » En plein contexte de crise économique, cette concurrence fait des ravages en l’espace de trois mois 1300 entreprises ont mis la clé sous la porte en Languedoc-Roussillon. « Les grosses sociétés du bâtiment s’en sortent, ce sont elles qui emploient les plus gros bataillons de salariés détachés. » Dépité, André Sylvestre a renoncé à répondre aux appels d’offres pour les marchés publics : « Nos charges ont augmenté, ne serait-ce que le prix des fournitures, et, pourtant, les entreprises qui décrochent ces marchés parviennent à baisser les prix de 20 % à 30 %. Si elles y arrivent c’est parce qu’elles ont réussi à diminuer le coût de la main-d’œuvre en embauchant des salaries détachés. » Et le petit patron d’enfoncer le clou : « On a comptabilisé jusqu’à 60 % de travailleurs détachés sur le chantier de l’hôpital de Carcassonne (Aude), pourtant financé par l’Etat ... »