Picardie : Le canal touché mais pas coulé

, par Michel DECAYEUX

Le courrier Picard le 27/03/2013

Mauvaise nouvelle pour la Picardie qui attendait avec impatience ce projet bon pour l’emploi. Le gouvernement a décidé de reprendre à zéro le dossier du canal Seine-Nord. Voici pourquoi.

Qualifié de « chantier du siècle » autant par son ampleur que par son coût, le projet de canal Seine-Nord Europe, sur la sellette depuis de longs mois, avait été confié en septembre dernier pour évaluation au Conseil général de l’environnement et du développement durable et à l’Inspection générale des finances. Leur rapport accablant, que le Courrier picard a pu consulter hier, est à l’origine de la décision du ministre délégué aux Transports de suspendre le projet et de reprendre le dossier à zéro.

1 UN RAZ-DE-MARÉE FINANCIER Premier problème pointé par la mission, on s’en doutait, le coût de la construction. La fourchette présentée par Voies Navigables de France (VNF), maître d’ouvrage, est désormais comprise entre 5,9 et 6 milliards. Contre 4 dans la précédente évaluation qui remontait à 2009. La faute à l’évolution des prix de la construction depuis cette date, souligne le rapport. « Pour autant, la capacité de VNF à tenir sa dernière estimation, même revue à la hausse, reste soumise à une série d’aléas », estiment les experts. « Une approche plus prudente pourrait conduire à retenir 5,9 à 7 milliards. »

2 À LA PÊCHE AUX SOUS Bâti sur un partenariat public/privé (PPP), le projet prévoyait que l’État et le constructeur privé retenu (Vinci étant le dernier en lice) seraient cofinanceurs. Mais comme expliqué par le rapport, « l’accès aux financements longs sur le marché bancaire et obligataire est très difficile depuis la crise financière. » Initialement candidat avec Vinci, Bouygues avait d’ailleurs fini par jeter l’éponge. Pour soulager l’entreprise lauréate, il aurait donc fallu avoir recours à plus d’argent public. Impossible du côté du budget national. VNF préconisait de se tourner vers Bruxelles. Sur ce projet pourtant éminemment européen, l’Europe n’avait en effet prévu que 900 millions. Mais compte tenu des diverses augmentations du coût et des prévisions de rentabilité du canal, son secours aurait finalement dû se situer à hauteur de 1,58 milliard. Une aide qui aurait supposé « de consacrer au seul projet Seine-Nord Europe 30 à 40 % du montant potentiellement mobilisable par la France au titre du Mécanisme pour l’inteconnexion de l’Europe (MIE) 2014-2020 », estime le rapport. Au détriment d’autres projets français...

3 UN RISQUE DE BOUILLON Selon le modèle économique imaginé dans le cadre du PPP, le constructeur de l’ouvrage aurait perçu des loyers de la part de l’État en vu de se rembourser. Or les prévisions de loyers, « incertaines » selon la mission, auraient pu aller jusqu’à 6,8 milliards... Bercy craignait une bombe à retardement. Car les recettes tirées du canal (sous forme de droits de péage comme sur les autoroutes) pour payer ces loyers étaient intimement liées à son trafic. Or les prévisions de VNF ont « continué de s’appuyer sur un scénario macroéconomique de 2005, prévoyant un taux de croissance annuel de 1,9 % », souligne la mission. On en est loin... Selon un scénario intermédiaire de baisse des recettes de 16 %, la subvention de l’AFITF (l’Agence de financement des infrastructures de transport) aurait dû être revue à la hausse de quelque 34 %, pour atteindre 1,4 milliard.

4 DANS LE CREUX DE LA VAGUE La mission s’est également inquiétée du partage des approvisionnements de granulats entre la Normandie et le Nord. Car une bonne partie de la réussite économique du canal s’appuie sur ce fret des granulats en pleine mutation. Alors que la crise a un impact sur le transport des marchandises, l’avenir des quatre plateformes multimodales le long du canal (trois en Picardie) ne semblait pas non plus certain du point de vue de la mission. La limite de la compétitivité du canal, souligne encore le rapport, se situe également sous « de nombreux ponts » ne disposant pas d’un tirant d’air suffisant pour laisser passer plus de deux couches de conteneurs.