Goodyear : menace sur 1.173 postes à Amiens Nord

, par Michel DECAYEUX

Goodyear : tous les scénarios sont possibles, surtout le pire

31/01/2013 Le courrier Picard

L’accord de compétitivité qui a scellé le destin des 1173 salariés de Goodyear à Amiens Nord

31/01/2013 La Tribune

Ce matin, Henry Dumortier, Pdg de Goodyear Dunlop France, dirige un comité central annoncé décisif. Voici les scénarios envisageables, après six ans de statu quo.

La communication du fabricant de pneumatiques Goodyear sur le comité central d’entreprise exceptionnel de ce matin (à Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine) se limite à « l’avenir stratégique du site d’Amiens-nord ».

Et de nouveau plane la menace de fermeture totale du site, tourisme et agraire (1 250 emplois). Or, depuis six ans, tous les plans sociaux ont été mis en échec en justice par la CGT.

Que peut annoncer Henry Dumortier, Pdg de Goodyear-Dunlop-Tires-France qui changerait la donne ? Hier, le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg a répondu à l’Assemblée nationale à la députée écologiste de la Somme, Barbari Pompili, qu’il était « possible d’éviter le pire et préférer le plan de départs volontaires pour le tourisme et la vente à Titan de l’agraire ».

1 FERMER LE SITE

Voilà le pire : 817 emplois détruits côté tourisme et 534 côté agraire. Titan a repris Goodyear (agraire) aux quatre coins du globe, (nom, usines et distribution). Amiens l’intéresse pour produire en Europe où il possède le commercial et la distribution.

Si l’outil amiénois est vieillissant, la patience affichée par Titan depuis deux ans renforce toutefois l’idée qu’il maintiendrait son offre (130 M$) qui a même retiré la condition à cette reprise : que Goodyear liquide le tourisme.

2 FERMER LE TOURISME ET VENDRE L’AGRAIRE

Ce que souhaite la direction de Goodyear depuis des années acceptant la condition de fermeture du tourisme fixée par Titan. Cette condition retirée, elle était même proche d’un accord avec la CGT sur un plan de départ volontaire avantageux pour les salariés (fin 2012).

La CGT a finalement renoncé. L’engagement de Titan (maintien de l’emploi pour deux ans) était insuffisant. Mickaël Wamen (déléguée syndical) veut cinq ans, et s’est justifié auprès des salariés.

La direction peut retenter ce plan, estimant le leader de la CGT affaibli. L’est-il ? Arnaud Montebourg lui offre peut-être une seconde chance.

3 VENDRE L’AGRAIRE, GARDER LE TOURISME Compliqué car l’usine fabrique des pneus tourisme à faible valeur ajoutée, la direction dit produire à perte. Surtout, les salariés ont rejeté les 4x8.

Investir sans revenir sur le temps de travail mettrait le feu aux poudres chez Dunlop qui a accepté les 4x8 et fabrique des marques à haute valeur ajoutée.

Cela peut aussi se traduire par une fusion du site avec Dunlop. Là encore, cela se heurterait aux problèmes cités précédemment et casserait de l’emploi.

4 JUSTICE

La direction est mise en échec depuis six ans par la CGT en justice pour qui les plans sociaux manquent d’arguments et d’éléments financiers.

Parfois, Goodyear semblait même tendre des perches, comme des informations divulguées en externe avant que les instances syndicales ne soient informées.

La CGT a souvent bloqué les comités d’entreprise, chaque camp s’accusant ou se menaçant. Le tout s’achevant par des grèves et des recours devant les tribunaux.

« Le CCE peut durer deux minutes comme deux heures » a lâché hier Mickaël Wamen préférant attendre, « pour les commentaires » et donc, actions.

De cette matinée, le syndicat Sud-Chimie, craint le pire et attaque la CGT qui fait selon Sud le jeu de la direction « car depuis six ans, la direction sabote l’usine pendant que la CGT clame ses victoires en justice. Nous sommes passés de 1 680 emplois à 1 180 et d’une production de 20 000 pneus jour à 2000 ! ».

Ce n’est pas demain que Sud et CGT vont renouer leurs liens.

Fermeture de Goodyear : des élus demandent une alternative

La direction vient d’annoncer ce jeudi la fermeture de l’usine d’Amiens nord, mais cela fait des années que le climat social est particulièrement tendu sur ce site de production de pneumatiques de la Somme. Aujourd’hui, ce sont ainsi 1.173 personnes qui viennent d’apprendre qu’elles perdent leur emploi

En sous-régime (2.700 pneus tourisme et 270 pneus agricoles par jour pour une capacité de 23.000 pneus par jour), l’usine d’Amiens nord ne serait plus compétitive, selon la direction. Dans cette usine qui aurait enregistré une perte de 41 millions d’euros en 2011, la fabrication d’un pneu (tourisme) coûterait 71,80 euros pour un prix moyen de vente de 42,50 euros, soit une perte sèche de 29,30 euros par pneu. Interrogée sur son niveau de bénéfices, la direction répond : « les résultats sont bénéficiaires certaines années et déficitaires sur d’autres. Entre 2008 et 2011 les pertes nettes moyenne du groupe ont atteint 87 millions de dollars par an, bien que 2011 ait été une année bénéficiaire. Il n’y a pas eu de dividendes de versés aux actionnaires depuis 2003 au niveau du groupe. »

Maurice Taylor, PDG de Titan, a visité plusieurs fois l’usine d’Amiens Au cours des cinq dernières années, la direction de Goodyear avait pris deux décisions stratégiques pour son usine d’Amiens nord. Dès 2008, elle s’est désengagée du pneu tourisme à faible ajoutée, en conservant une activité de pneus à plus forte valeur ajoutée sur son site d’Amiens « sud » (940 salariés) de l’autre côté de la rue. Goodyear a donc présenté aux salariés un premier PSE pour l’activité tourisme. Ce PSE sera suspendu en 2009 pour vice de procédure par le Tribunal de Grande instance de Nanterre, saisi par la CGT, syndicat majoritaire. L’autre choix stratégique était de se désengager du pneu agricole et de vendre cette activité. Le groupe américain Titan se déclare intéressé par la voix de son PDG Maurice Taylor qui visitera plusieurs fois l’usine picarde. Mais il pose une condition. Il veut que soit au préalable signé et engagé le PSE sur l’activité « tourisme ». La direction de Goodyear remet alors le couvert avec un nouveau PSE qui intègre la reprise de l’activité agricole par Titan. En février 2011, le TGI de Nanterre saisi par la CGT, suspend ce PSE au motif que les informations fournies par Titan ne sont pas assez détaillées.

Un plan de départs volontaires à la veille des élections législatives La direction tente alors de jouer la carte du Plan de départs volontaires avec la CGT, qui y était jusqu’alors farouchement opposée. Quelques jours avant le premier tour des élections législatives, Mickael Wamen, le leader CGT qui est par ailleurs candidat aux législatives dans la Somme (sur une liste de communistes dissidents) crie victoire à la une du Courrier picard. « On a fait plier la direction. On a gagné une bataille. Goodyear enterre son PSE ! » Après un bras de fer de 5 ans avec la CGT, la direction, de son côté, publie un communiqué confirmant son projet de plan de départs volontaires en précisant que les discussions se déroulent dans un « climat de sérénité ».

Bonne mère, elle va même aller jusqu’à fermer les yeux sur le fait que plusieurs délégués syndicaux CGT seront payés pour faire à temps plein, la campagne de Mickael Wamen, battu premier tour.

La direction espère que la CGT signera l’accord sur le plan de départs volontaires qui prévoit des formations, des reclassements, des aides à la mobilité et des indemnités de départ allant de 100.000 euros pour les jeunes à 200.000 euros pour les plus âgés. Mais patatras ! A quelques heures de la date butoir pour la signature -fin août 2012- la CGT refuse de signer l’accord au motif que Titan ne s’engage que sur deux ans. Titan proposait en effet de reprendre les 500 salariés correspondant à cette activité, de les maintenir dans leur poste pendant 2 ans ; et d’investir plusieurs dizaines de millions d’euros pour faire du site d’Amiens sa plateforme européenne et son centre de R&D européen. La direction parle alors « d’irréalisme social et d’irresponsabilité de la part de la CGT ».

« Ils ont toujours voté CGT comme on prend une assurance » Les syndicats minoritaires (SUD et CFE-CGC) n’ont pas manqué de critiquer la ligne dure d’une CGT conseillée par Me Rilov. « Les salariés sont abasourdis aujourd’hui, mais ils ont toujours été tenus à l’écart. Ils ont toujours voté CGT comme on prend une assurance. Ils ont délégué leurs problèmes » explique Virgilio Mota Da Silva, délégué du syndicat Sud. Il est convaincu que « seule l’activité agricole était viable étant donné que la direction avait saboté l’activité tourisme pour la rendre inutilisable ». Il en veut à la CGT de s’être opposée à une reprise partielle du site par Titan : « si l’on avait vraiment accepté de discuter avec Titan, on aurait pu obtenir un engagement de sa part sur 5 ans. Sauver une usine de 500 personnes, ce n’est pas rien et c’est mieux que de tout fermer ».

Son collègue Marc Jonet, le délégué CFE CGC, évoque, lui, un « blocus orchestré par le syndicat majoritaire » sur le projet de reprise par Titan. Il rappelle que ce dernier a déjà racheté les activités agricoles de Goodyear aux Etats-Unis et au Brésil. Hier encore, il croyait à un avenir possible d’Amiens Nord. « Lorsque M. Taylor est venu nous voir, il nous a dit que notre outil de travail était utilisable du jour au lendemain. C’est un site intéressant pour Titan car on peut y produire des pneus de grandes dimensions ».

Tout a commencé avec l’organisation en 4 X 8 Tout a commencé avec la décision du groupe Goodyear de faire signer aux salariés de ses deux usines -Amiens nord et Amiens sud- un accord relatif à une nouvelle organisation du travail, le 4 X 8. Cette organisation qu’il a mise en place dans tous ses sites industriels va dans le sens d’une plus grande flexibilité, supprime la coupure entre semaine et week-end et réduit la masse salariale. La signature de l’accord était assortie d’une promesse d’investissement sur chaque site. L’accord sera signé par les syndicats CGT, FO et CFTC du site Dunlop d’Amiens sud ; sur ce site, le groupe a par la suite investi dans des équipements pour fabriquer des pneus à forte valeur ajoutée. Quant à la section CGT, elle a été reniée par la Confédération et son responsable a rejoint l’UNSA.

A Amiens nord, les syndicats ont refusé de signer l’accord. Têtue, la direction organise en 2008 un référendum pour s’adresser directement aux salariés avec cette question : « pour la sauvegarde de votre emploi, acceptez-vous le changement d’organisation du temps de travail en 4 X 8 et ses contreparties ? Oui ou non. » La réponse a été « oui » à 75,8 % avec un taux de participation de 54 %. Pourtant Goodyear n’a jamais pu mettre en place son organisation en 4 X 8 dans son usine d’Amiens nord, qui le paye aujourd’hui très cher. Comme le dit Virgilio Mota Da Silva du syndicat Sud, « quand une décision est prise à Akron -siège social de Goodyear dans l’Ohio- elle est toujours irréversible ».