L’OIT s’alarme de l’évolution des salaires

, par Michel DECAYEUX

07/12 Les échos

L’accord tacite voulant que la part des salaires et la part des revenus du capital dans la valeur ajoutée soient stables semble rompu au détriment des premiers. Deux tendances se dégagent du rapport annuel sur l’évolution des salaires en 2011 dans le monde que l’Organisation Internationale du Travail (OIT) publie aujourd’hui. D’une part, la part des salaires dans la valeur ajoutée a diminué au profit de la part des actionnaires. D’autre part, les pays émergents ont comblé une partie de l’écart les séparant des pays développés. L’OIT s’alarme du fait qu’au cours des dix dernières années, les salariés ont moins profité des fruits de leur labeur. Contrairement aux actionnaires. Durant une bonne partie du siècle dernier, indique l’OIT, « il était communément admis que la stabilité de la part du travail dans le revenu était un corollaire naturel ou un « fait stylisé » de la croissance économique. À mesure que les pays industrialisés sont devenus plus prospères, les revenus totaux des travailleurs et des propriétaires de capitaux ont augmenté presque au même rythme, et la division du revenu national entre le travail et le capital est donc demeurée constante ». Cette loi non écrite aurait donc vécu.

Dans les économies développées, la productivité du travail a augmenté deux fois plus que les salaires depuis 1999. Aux Etats-Unis, depuis 1980, la productivité horaire du travail dans les entreprises non-agricoles a augmenté d’environ 85 % tandis que les rémunérations augmentaient que d’environ 35%. En Allemagne, la productivité du travail a grimpé de près d’un quart au cours des vingt dernières années pour une stabilité des salaires.

L’impact sur la consommation « Cette tendance est indésirable et doit être modifiée », dénonce Guy Ryder, le directeur général de l’OIT. « Sur le plan social et politique, on ne peut qu’en déduire que les salariés et leurs familles ne reçoivent pas la juste part qu’ils méritent ». Les leaders politiques devraient donc prendre garde de ne pas promouvoir une « course vers le bas » dans la part du travail en espérant ainsi gagner en compétitivité afin de sortir de la récession souligne l’Organisation. Car, la recherche à tout prix d’un avantage fondé sur les coûts de main-d’oeuvre pour devenir économiquement compétitif a toutes les chances de décourager l’innovation et la modernisation économiques qui ont constitué des éléments clés de la dynamique de l’économie de marché. Pour preuve, l’OIT estime que cette tendance néfaste a eu tendance à juguler la consommation. Dans certains pays, la consommation a continué à croître principalement en raison d’une hausse phénoménale de l’endettement des ménages. D’autres ont cherché des solutions à l’extérieur, avec des excédents des exportations compensant la faiblesse de la demande intérieure. « Mais en définitive, le recours au crédit facile s’est avéré impossible à maintenir sur la durée, et souvent, les stratégies de croissance tirée par les exportations fondées sur des excédents de la balance commerciale n’ont été possibles que conjuguées à la consommation fondée sur l’endettement dans les pays déficitaires », explique l’OIT. Ce qui a conduit à la catastrophe actuelle.

En Asie, une augmentation moyenne à 5% Crise économique oblige, les salaires réels dans les pays développés n’ont guère évolué l’an dernier. La fourchette d’évolution est de plus ou moins 1%. Ce qui est loin d’être le cas dans les pays émergents qui, eux, ont relativement bien résisté à cette crise. En Europe centrale et orientale, la progression a été de 5,2%, suivie de l’Amérique Latine et les Caraïbes (2,2 %). En Asie, l’augmentation moyenne s’est établie à 5%. Une progression surtout due à la Chine. Dans ce dernier pays, les salaires dits urbains ont augmenté en moyenne à des taux annuels à deux chiffres durant toute la décennie. De ce fait, les salaires moyens réels y ont plus que triplé entre 2000 et 2010. Un envol qui « suscite des questions concernant l’éventuelle fin de la « main-d’oeuvre bon marché » en Chine », souligne le rapport de l’OIT. Si les pays émergents ont comblé une partie de leur retard, le fossé reste considérable par rapport aux pays industrialisés. Ainsi, aux Philippines, le salaire horaire dans le secteur manufacturier se situe à 1,40 dollar. Il est de 5,4 dollars au Brésil. Ce dernier pays n’est pas très éloigné des pays européens en crise puisqu’au Portugal, le salaire horaire dans l’industrie s’élève à 7,1 dollar. La Grèce (13 dollars), l’Espagne (14,5) suivent avant la France (21) les Etats-Unis (23,3) et l’Allemagne (25,8).